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BEIGBEDER
Marc


(1916-1997)

Issu d’une famille de bourgeoisie protestante d’origine béarnaise établie à Nancy, Marc Beigbeder entreprend des études de théologie à la Faculté protestante du boulevard Arago et participe en 1937-1938 (avec, entre autres, Paul Ricœur) au comité de rédaction de la revueÊtre, qui succède à Hic et Nunc en associant à la diffusion de la pensée du théologien suisse Karl Barth un engagement dans le combat social. Il est aussi étudiant en philosophie à la Sorbonne, disciple et bientôt ami de Jean Wahl qui l’introduit chez Gabriel Marcel. Il lit alorsEsprit et fréquente les groupes. Ayant renoncé à la théologie, il se consacre dans la pauvreté à la littérature, écrit en 1938-1939 une pièce de théâtre, de la poésie et l’apologuePhiloctète que Jean Schlumberger apprécie mais que Paulhan refuse pour la NRF . Mobilisé, il envoie en janvier 1940, sur la suggestion de Jean Wahl, des poèmes au Lyonnais Marc Barbezat qui s’apprête à lancer une revue littéraire ; ils sont publiés dans le premier numéro deL’Arbalète (mai 1940).
Démobilisé, il s’installe à Lyon en octobre, avec une petite aide financière de sa famille pour préparer l’agrégation de philosophie. Il y retrouve Gabriel Marcel, qui l’amène aux réunions chez Jean Lacroix, et le pasteur barthien Roland de Pury, résistant et ami d’Esprit. Il entre en relation avec Mounier, ainsi qu’avec Fumet dont il côtoie les filles à la faculté ; il donne à Temps nouveau, dès le n° 2 (27 décembre), des billets anonymes. Présenté par Marcel à Mme Bados, sa disciple et amie très chère, professeur de philosophie à Lyon, il anime à partir de décembre le Cercle Charles Péguy qu’elle a fondé pour la formation civique des étudiants par des conférences et des échanges. Mais certains interprètent le patronage de Péguy dans un sens « antimoderne » (celui de la philosophie politique de Gabriel Marcel) et d’autres, avec Beigbeder, dans le sens de la démocratie personnaliste ; il projette en outre l’élargissement du Cercle, auquel il veut attirer des étudiants en droit et en sciences à côté des littéraires. Après avoir débattu de la patrie, en janvier, et invité Lacroix, le Cercle met au programme en février le thème « Autorité et liberté » ; Beigbeder prévoit d’inviter Joseph Hours et Mounier. Un groupe de participants, proche de l’Action française ou de Vichy (le jeune philosophe Pierre Boutang est influent dans le Cercle), s’oppose à l’invitation de Hours, que Marcel tient pour un démocrate chrétien sectaire au dogmatisme dangereux. Beigbeder proteste, croit que Mounier est également écarté et décide en mars, après une tentative de conciliation avec la présidente, de quitter le Cercle, suivi par un groupe d’étudiants autour du jéciste Gilbert Dru, qui anime aussi à la faculté une Amicale des Lettres. Ceux-ci continuent de se réunir entre eux et entrent dans « l’intergroupe de jeunes » que crée Beigbeder à l’invite de Mounier. C’est ce nouveau cercle proche d’Esprit qui lance en mai le chahut du film Le Juif Süss.
Beigbeder aide Mounier, depuis décembre, à nourrir les chroniques culturelles de la revue (théâtre, cinéma et littérature) et lui fournit de la documentation – notamment les extraits de presse utilisés dans les savoureux et impertinents montages des « Textes pour servir à l’histoire de notre temps ».Esprit publie en mars son Philoctète sous le titre « La patience d’Ulysse » et en mai une méditation sur le rapport des écrivains à la société, puis en juillet le « Supplément aux Mémoires d’un âne » qui provoque l’interdiction. Beigbeder fréquente Barbezat et le groupe littéraire des anciens élèves de Jean Wahl, écrit des pièces de théâtre et des poèmes et participe au printemps à la fondation de la revue littéraireConfluences dont il est le secrétaire général (auteur en août 1941 d’un article sévère sur la NRF ), bientôt écarté par le fondateur Jacques Aubenque puis rappelé lorsque René Tavernier reprend la revue à l’automne. Ayant échoué à l’agrégation, il est entré sur la recommandation de Mounier au service des éditions de Jeune France ; il en est éliminé, après avoir été « interdit de séjour » à Lourmarin, sans doute en punition des réflexions impudentes de l’âne Cadichon.
Après l’interdiction d’Esprit, il poursuit son activité culturelle, collaborant aux revues littéraires et poétiques résistantes, en contact avec la Suisse et nouant de nombreuses amitiés (Auguste Anglès, Roger Breuil, Jean-Marie Domenach, François Houang, Joseph Rovan). Après son mariage en 1943, il revient à Paris, se partage entre l’enseignement, l’écriture et des expériences de théâtre populaire. Auteur de chroniques sur le théâtre, dansEsprit en 1947-1949 et dans d’autres périodiques, il milite aux côtés du parti communiste (aux Combattants de la Paix) et rompt violemment avec Béguin. Professeur à Tunis, engagé dans les luttes anticoloniales, resté pauvre, il ne cesse de s’enflammer et de témoigner ; il publie, entre autres, un petitAndré Gide pénétrant (Éditions universitaires, 1954), un Portrait de Dieu et, en 1980, une charge contre la Nouvelle Droite. Il distribue à ses amis « La bouteille à la mer », lettre « non périodique, autotapée, [...] librement reproduisible » ; il donne libre cours dans cet « étonnant samizdat » à ses enthousiasmes et à ses colères d’«homme de Dieu, protestant doublement protestant, [...] homme de Dieu et ami des humains ».

Bernard Comte