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CHASTAING
Maxime


Maxime Chastaing (1913-1997) est une figure injustement méconnue de la pensée française du XXe siècle. Aux dires de Jean-Paul Sartre, qui fut son professeur au lycée du Havre, il est un de ceux qui ont contribué à l'introduction de la phénoménologie en France (« Introduction à l'étude de la compréhension d'autrui », 1935 ; « Phénoménologie du serment », 1939). Brillant étudiant de la Sorbonne de l'entre-deux-guerres, il se rapproche d'intellectuels marquants tels que Gabriel Marcel - auprès duquel il introduit Paul Ricœur - ou Emmanuel Mounier - il intervient régulièrement dans Esprit.


Après cinq années de captivité en Allemagne pendant la Seconde Guerre mondiale, il rédige ses thèses qui portent pour titre L'existence d'autrui et La philosophie de Virginia Woolf (1951). Il est, dès cette époque, un interlocuteur privilégié des philosophes anglo-saxons du langage, au premier chef Gilbert Ryle, avec lequel il correspond et qu'il présente au public français en 1952, et P. F. Strawson, qui propose une recension de sa thèse complémentaire dans Mind en 1954.


Mais c'est auprès d'Ignace Meyerson, directeur du Journal de psychologie, qu'il s'engage le plus résolument après la guerre. L'ambition de Chastaing est de coupler méthodologiquement les recherches du fondateur de la psychologie historique et les acquis de la thérapeutique wittgensteinienne du langage en vue d'éclaircir et de dissoudre le (faux) problème de la connaissance d'autrui. Pierre Bourdieu, qui entre alors en contact avec lui, rééditera dans Le métier de sociologue son texte majeur sur « Wittgenstein et le problème de l'existence d'autrui » (1960 et 1968). Parallèlement, Chastaing approfondit à partir de l'œuvre de Virginia Woolf (travaux dont rend compte Michel Butor) une singulière philosophie de la littérature qui n'est pas sans avoir influencé l'idée, chère à Gilles Deleuze, de la « supériorité de la littérature anglo-américaine ».


Cette double orientation, psychologique et littéraire, connaît deux prolongements originaux. D'abord, il s'agit pour Chastaing de compléter la thérapeutique linguistique au moyen d'une thérapeutique historique. Il enchaîne dans la Revue philosophique de la France et de l'étranger de remarquables articles d'histoire de la philosophie, sur saint Augustin, les philosophes médiévaux et les théoriciens écossais du common sense. Il vise ainsi à dégager les raisons psychologiques et historiques de l'invention puis de la perpétuation du faux problème de l'existence d'autrui. Enfin, de riches analyses proprement psycholinguistiques viennent fonder les commentaires d'œuvres littéraires. Par là se trouvent engagées des études pionnières en « mimologie », dont l'analyse critique par Gérard Genette n'a pas empêché la diffusion dans les pays de langue anglaise.

Frédéric Fruteau de Laclos