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FANON
Frantz


(1925-1961)


Voix passionnée de l’anticolonialisme, dénonçant le racisme envers les Noirs puis servant la cause algérienne, Frantz Fanon a dérangé les hommes de son temps, bousculant leurs consciences, en appelant à la libération de tout homme. Il a exercé une influence considérable au sein de la communauté noire aux Etats-Unis mais aussi sur les intellectuels et notamment la jeunesse du Tiers-Monde. Sa mémoire est aussi très présente en Algérie.


Né dans une famille de petite bourgeoisie aisée, il passe son enfance et son adolescence à Fort-de-France. Il y rencontre Aimé Césaire, poète et militant anticolonialiste et un des fondateurs du mouvement de la négritude. L’arrivée en Martinique de l’Amiral Robert et de ses marins, acquis au Pétainisme,– qui fait connaître aux populations le mépris au quotidien - amène des jeunes Martiniquais, dont Frantz Fanon, à entrer en dissidence et à s’engager contre le nazisme. En janvier 1943, il part pour le Maroc et l’Algérie, s’engageant auprès des Forces françaises libres. De retour à son pays natal, il passe son bac avant de partir faire ses études à Lyon. Il étudie la médecine, tout en fréquentant la faculté de lettres et s’intéresse de plus en plus à la psychiatrie. Ses premières réflexions dénoncent le traitement méprisant et haineux des Noirs par les Blancs, qu’il a vécu lui-même au quotidien. En 1951, il publie un article dans la revue Esprit, alors dirigée par Jean-Marie Domenach, dont le titre est significatif « L’expérience vécue du Noir ». Un an plus tard est publié au Seuil son premier essai, Peau noire, masques blancs, qu’il destinait à être sa thèse mais n’est pas accepté à cette fin. Il insiste sur la manière dont le Noir vit dans un sentiment permanent d’infériorité et même d’inexistence, haï par l’autre, le Blanc, et chosifié. En résulte une prose passionnée et révoltée, s’appuyant sur le vécu, le corps du Noir et non pas seulement sur une prose conceptuelle et abstraite. Ce qui fait aussi la force de son œuvre est qu’il en appelle à la vie et l’incarne dans ses écrits. Un dialogue s’est très tôt instauré avec Jean-Paul Sartre, pour lequel il a une grande admiration, même s’il peut parfois se trouver en désaccord avec lui (notamment sur le concept de négritude). En février 1952, docteur en médecine depuis un an, il rédige un deuxième article dans Esprit, « le syndrome nord-africain ». Il s’interroge sur le racisme et le mépris du corps médical vis-à-vis de la douleur du patient nord-africain. En dehors d’un quelconque symptôme « classique », ce patient souffre surtout d’être l’objet du rejet de l’autre. Il articule ses connaissances psychiatriques à une lutte pour la désaliénation et l’indépendance.


Cet engagement politique prend encore davantage d’ampleur lorsque, à partir de 1953, Fanon exerce son métier à l’hôpital psychiatrique de Blida en Algérie. Indigné du traitement infligé à la population algérienne, il introduit les méthodes de social-thérapie : les soignants et les malades sont amenés à reconstruire ensemble un tissu social, où la subjectivité souffrante s’exprime. En parallèle, il fait sienne la cause des algériens, revendique la décolonisation et soutient officieusement le FLN dès 1955 puis officiellement en 1957 ; ce qui lui vaut d’être expulsé. Il s’installe à Tunis et collabore pour le journal El Moudjahid, organe de la révolution algérienne. Il rencontre pendant cette période de nombreux leaders africains. En 1960, il devient ambassadeur du GPRA (gouvernement provisoire de la République algérienne) au Ghana. Il rédige son œuvre majeure les Damnés de la terre, qui paraît au Seuil (préfacé par Jean-Paul Sartre) en 1961. Frantz Fanon meurt au cours de cette même année, atteint d’une leucémie aux Etats-Unis. Il est enterré en Tunisie.


Les Damnés de la terre a été traduit en dix-neuf langues et fait de Frantz Fanon un des premiers grands penseurs du tiers-Monde. Dans cette œuvre, il se fait le porte-parole révolté de tous les dominés du globe, c’est-à-dire ceux du tiers-monde, et s’adresse directement à eux : « Camarades ». Son message est universel, contre toute aliénation de l’homme. Son livre a provoqué des controverses, notamment entre Jean-Paul Sartre et Jean-Marie Domenach qui répond à ce premier en 1962 dans Esprit. Un des sujets principaux de la querelle est le problème de la violence chez Fanon. En effet, Frantz Fanon développe l’idée que la décolonisation ne peut se faire que dans la violence (non tant par volonté que par l’imposition de ce choix, en dehors de toute autre alternative viable). Par ailleurs, la décolonisation doit faire table rase du passé colonisateur et construire des fondements nouveaux pour un homme nouveau et libéré. Enfin, Frantz Fanon insiste sur la nécessité de s’appuyer sur les paysans et dénonce les bourgeoisies nationales, héritières de la puissance coloniale. Si Jean-Paul Sartre fait une apologie de la violence et prône une rupture radicale entre colonisés et colonisateurs, Jean-Marie Domenach en appelle à la raison politique et à la négociation.


Au-delà de ces querelles reste l’image d’un Frantz Fanon passionné, engagé et très humain, dont les réflexions sur l’esprit colonial éclairent le retour des conflits de mémoire sur l’histoire française.

Nathalie Lempereur