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MASSIGNON
Louis


(1883-1962)

 

Ses combats

Figure dominante de l’islamologie française durant près de cinquante ans, savant imprégné d’éthique scientifique, Massignon aura orienté sa vie selon une visée qui marquera toute son œuvre : explorer à travers la figure d’Abraham, l’étranger en une terre nouvelle, la possibilité de la réconciliation entre judaïsme, christianisme et islam, et d’une manière de fonder la vie en société sur le respect dû à l’hôte étranger, son droit à l’hospitalité. Cette quête aura trouvé des points d’application souvent douloureux, le conflit israélo-palestinien, l’avenir de l’Afrique du Nord, les « personnes déplacées », la relation au monde musulman.

 

Son refus de la partition de la Palestine mandataire fut souvent perçu comme une attitude « pro-arabe » et anti-israélienne. Fondé sur une conception spirituelle de la terre sainte, ce refus avait un pendant politique, le projet d’Etat binational, alors défendu par Martin Buber et Judas Magnes, dont Massignon fut proche. Il partageait avec eux une critique issue de l’intérieur du sionisme, qui en visait l’aile dure, un sionisme de la surenchère militaire et de la conquête territoriale, prônant pour les juifs de Palestine retranchement dans la nationalité et avance militaire sur les arabes.

 

Pour l’Afrique du Nord, on connaît l’argumentation « canonique » de Massignon contre la déposition de Mohammed V, son dévouement à la cause des travailleurs nord-africains, ses vues généreuses et très documentées sur une société algérienne « colonisée sans ménagement ». Les termes dans lesquels Massignon traite certains aspects de notre politique nord-africaine d’alors et des possibilités ouvertes à notre « politique musulmane » (l’éducation, l’enseignement de l’arabe et du français, la place de l’islam dans la communauté française) font encore écho à certaines questions concernant aujourd’hui tant notre diplomatie culturelle au Maghreb et au Moyen-Orient que la situation des musulmans de France.

 

Sa méthode

Ces divers combats furent souterrainement nourris par l’étude rigoureuse et passionnée de la langue arabe, dont la présence agissante a imprégné son retour à la religion (en Irak, en 1908). D’om un regard sur les sociétés musulmanes marqué par une forte attention au concret et à la charge spirituelle de la langue : sa méthode d’investigation sociologique avait trouvé son origine dans l’étude de la structure interne des corps de métiers en Islam, pour aboutir à dégager, expliquait-il, « la valeur sociale permanente » de l’arabe, langue liturgique du Coran et « seule langue sémitique à expansion technique internationale ».

 

La grande force de Massignon aura été sa capacité à se placer dans l’axe profond de la légitimité musulmane, celle de la tradition longue (qui n’a jamais cessé d’être actuelle), en deçà du néofondamentalisme islamique moderne et de ses avatars contemporains (les divers « islamismes »), qui déterminent largement notre vision de l’islam. Elle se fondait sur sa perception acérée, comme croyant et comme savant, de la capacité spécifique de la langue arabe, et de la tradition spirituelle à laquelle elle a donné forme, à « convoquer la vérité ».

 

Cette capacité à restituer de l’intérieur la spécificité musulmane ne l’empêchera pas d’avoir un sens aigu de l’opposition des civilisations. Mais pour Massignon, les civilisations ne sont pas des ensembles purs, hétérogènes les uns aux autres. Elles sont le résultat d’ « infiltration » successives et réciproques, prises dans la dynamique du mouvement historique. La reconnaissance de ces infiltrations, et de la part éventuellement positive que peut y prendre le politique, est aussi importante dans sa vision que le constat du conflit proprement dit. Il souligne à plusieurs reprises le caractère asymétrique de celui-ci et la « blessure psychique » qui en découle, aggravée à l’ère coloniale par les techniques d’exploitation du monde déployées sans retenue par un Occident oublieux de son legs chrétien. Des voies de réconciliation existent, insiste-t-il, moins « par le milieu social » qu’en mobilisant « les éléments intellectuels supérieurs » propres à chaque culture (concepts, valeurs, œuvres) par l’intermédiaire de traductions : désamorcer le conflit, c’est avant tout réduire et objectiver des écarts tenant essentiellement au « mode de présentation de l’idée » spécifique à chaque langue.

 

Extraits de « Relire Louis Massignon », Bruno Aubert, Esprit n°365, juin 2010, pp.194-198.

 

Bibliographie

 

La passion de Husayn ibn Mansûr Hallâj, I-IV, Paris, Gallimard, coll. « Tel », 2010

Ecrits mémorables, Paris, Robert Laffont, coll. « Bouquins », 2009.

Massignon – Abd-el-Jalil. Parrain et filleul. 1926-1962. Correspondance, Paris, Éditions du Cerf, 2007.

Louis Massignon, Esprit, décembre 1962