Portraits

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SCHAEFFER
Pierre


(1910-1995)


Né dans une famille de musiciens à Nancy où il suit les classes du Conservatoire pendant ses études, il entre à l’École polytechnique en 1929 puis à l’École supérieure d’électricité et des télécommunications en 1931. Adepte enthousiaste du scoutisme catholique, il crée à l’X le « clan des Rois Mages » dans la branche « Route » des Scouts de France très marquée par le style et la pensée du P. Doncœur. Suivent un « District des Grandes Écoles », puis en 1936 la « Route universitaire » qui élargit son recrutement à tout le milieu étudiant parisien et publie l’Étoile filante, supplément mensuel de La Revue des Jeunes alors dirigée par Robert Garric, le fondateur des Équipes sociales, avec le P. Forestier, aumônier national des Scouts de France lié au P. Doncœur. Schaeffer est l’ami proche de deux commissaires nationaux successifs de la branche Route, Pierre Goutet et André Cruiziat. Affecté en 1936 à la Radiodiffusion française, il est aussi pour les scouts l’organisateur, comme metteur en scène et parfois auteur et compositeur, de vastes célébrations, spectacles de masse qui sous le nom de « jeu dramatique » associent poésie, musique et action théâtrale sur des thèmes religieux et patriotiques. En 1938, il fait partie avec Goutet d’une équipe (Départ) d’anciens dirigeants scouts ou jécistes, liés aux fondateurs des éditions du Seuil, qui devant l’aggravation de la situation extérieure cherchent à prolonger en politique l’idée de reconstruction d’un ordre chrétien qu’ils ont apprise de leurs maîtres les pères Doncœur et Forestier. La défaite leur donne l’occasion, et le nouveau régime les moyens, de passer à l’action.


Tandis que Goutet est appelé à la direction de la Jeunesse (innovation du premier gouvernement de Vichy) et qu’Henry Dhavernas, autre ancien commissaire SDF, crée avec Cruiziat le mouvement des Compagnons de France, Schaeffer crée à Vichy, avec un groupe de comédiens et de musiciens, la plupart amateurs, Radio-Jeunesse qui produit une émission quotidienne destinée aux jeunes. C’est dans ce groupe que naît le projet d’une association qui soutiendrait matériellement et moralement les artistes pour favoriser l’émergence d’un art populaire débarrassé des conventions et des servitudes économiques liées au public et au goût bourgeois. Schaeffer, ingénieux et entreprenant, réussit à mettre sur pied « Jeune France » en quelques mois en s’assurant l’appui des autorités, surtout du secrétaire général à la Jeunesse Georges Lamirand, ancien dirigeant des Équipes sociales, ravi de l’enthousiasme que soulèvent lors de ses tournées dans les départements les rassemblements de jeunes organisés par l’association. Les statuts garantissent aux dirigeants, Schaeffer à Vichy (vice-président de l’association et directeur) et le jeune éditeur Paul Flamand à Paris, une relative autonomie sous l’égide du SGJ ; leur vision du rôle social de l’art et le conformisme politique de principe qu’ils affi chent semblent en faire des agents parfaits du « projet culturel de Vichy ». L’argent afflue, les candidats aux postes offerts sont nombreux. Satisfait de Roger Leenhardt que Mounier lui a envoyé après leur rencontre à Vichy en septembre, Schaeffer fait appel au second en janvier pour l’aider à préciser l’orientation et les méthodes de l’énorme structure qui se met en place : spectacles, concerts, expositions, centres de formation de moniteurs, maisons Jeune France régionales, rencontres entre artistes86.


Les relations de Schaeffer avec Mounier et ses amis en 1941 passent par trois phases. Une collaboration « tangentielle » de Mounier à Jeune France d’abord, inaugurée en janvier : Schaeffer le charge de préciser la doctrine, de présider à la formation culturelle des futurs cadres et de recruter pour l’association des éléments de valeur ; il embauche effectivement un bon nombre de ceux que Mounier lui recommande, ce qui accentue la prise de distance envers l’idéologie offi cielle. En juin, Schaeffer toujours confi ant lui donne pour l’été une fonction majeure et rétribuée : la direction des services généraux, c’est-à-dire de toute la vie interne de l’association, avec un poste au Conseil d’administration – responsabilité et travail accrus après le décès tragique à la mi-juin de l’épouse de Schaeffer, qui amène Mounier à l’épauler de plus près. Dès juillet, cette promotion soulève des oppositions qui amènent en septembre son éviction, exigée par les autorités du SGJ sous la pression du gouvernement. Après le succès des journées de Lourmarin, « Poésie et musique », qui réunissent la plupart des jeunes poètes d’esprit résistant de zone Sud fin septembre, l’assemblée générale des 4 et 5 octobre enregistre la démission de Mounier que Schaeffer lui a demandée avec embarras, pour sauver l’association. Mounier juge sévèrement un comportement qui lui paraît manquer de fermeté et de franchise et qui fait mal augurer de l’avenir de l’association écartelée entre les orientations opposées de ses amis et des partisans durs du régime. En décembre, il est mis fi n au détachement de Schaeffer, reversé à son administration d’origine, et l’association est officiellement dissoute en juillet 1942.


Redevenu ingénieur radio, Pierre Schaeffer fonde à Paris en 1942 le Studio d’essai qui devient un foyer de résistance, et poursuit sa longue carrière d’inventeur : musique concrète, perfectionnement et étude des « machines à communiquer ». Dans un rapport présenté au Congrès Esprit de juillet 1946, il développe une brillante autocritique, personnelle et collective, sur la régression infantile de nombreux Français qui ont cru en 1940-1941 « refaire la France » en refusant le principe de réalité.