LANDSBERG
Paul-Louis


(1901-1944)


Paul Ludwig Landsberg est né à Bonn dans une famille juive. Ses parents l’ont fait baptiser protestant, mais il se tourne tôt vers le catholicisme et se lie au mouvement liturgique autour de l’abbé bénédictin de Maria Laach. Élève de Husserl et de Heidegger, disciple de Max Scheler à Cologne et lui-même professeur de philosophie à Bonn, il médite sur la conscience et le sens de la vie individuelle marquée par la mort, sur l’histoire humaine et l’influence du christianisme dans la civilisation. L’appel de Dieu dans l’Incarnation exige à ses yeux une conversion radicale de l’homme pour recevoir de Dieu sa sanctifi cation, dans la conscience de sa défi cience radicale et de la contingence de l’histoire dans laquelle il est immergé.


Émigré le 1er mars 1933, il enseigne en Espagne et étudie les grands mystiques du XVIe siècle tout en se liant à Esprit, auquel il donne un premier article en 1934. Installé en France dès le début de la guerre civile, il participe activement aux travaux du groupe des philosophes et aux réflexions de l’équipe centrale face aux menaces du totalitarisme et de la guerre. Ses deux articles sur l’engagement et sur l’action, « dates cruciales dans notre histoire » selon Mounier, marquent la rupture avec la méfiance du politique et un certain angélisme d’Esprit à ses débuts. Mounier reconnaîtra hautement cette dette : « Il fut, il reste à jamais, par ce qu’il nous a donné, une des pierres d’angle d’Esprit. Nul plus que lui n’a contribué, aux environs de 1935, à nous sauver des tentations utopiques. » Il donne aussi au Voltigeur plusieurs articles, sur l’Espagne, sur la question d’un « statut des Juifs » et sur la situation internationale. Il collabore aussi à d’autres revues (notamment à Die Zukunft, revue des émigrés anti-hitlériens dans laquelle Mounier écrit aussi) et à des travaux philosophiques.


Interné pendant la guerre comme ressortissant allemand, il est atteint par la débâcle au camp d’Audierne dans le Finistère, dont les gardiens laissent les détenus sortir à l’approche des troupes allemandes ; sa femme Madeleine est alors internée à Gurs (Basses Pyrénées). Une odyssée mouvementée en bicyclette, d’abord pour échapper à l’armée allemande, puis en se liant à des militaires antinazis dont l’un lui procure un laissez-passer, l’amène à Vendôme chez Gosset, à Orléans chez Secrétain qui abrite une partie de ses papiers, et enfin en zone libre. Lacroix l’héberge en septembre à Lyon, d’abord sans nouvelles de sa femme. Le circuit des amis d’Esprit lui permet, par Jean-Marie Soutou qui est alors rentré chez lui, de la situer à l’asile psychiatrique de Pau où l’ont menée les graves troubles nerveux consécutifs à la séparation, à sa détention puis à sa libération dans une région inconnue. Landsberg s’installe d’abord à Billère près de Pau chez Jacques Thérond, le responsable du groupe Esprit, puis à l’hôtel, muni de papiers au nom de Richert ; il réussira à reprendre sa femme, entrera au service régional de renseignement de Combat et échappera aux persécutions antisémites, jusqu’à son arrestation par la Gestapo, comme résistant, en mars 1943 et sa déportation au camp d’Oranienburg où il meurt le 2 avril 1944.


En 1940-1941, il est un des amis éloignés auxquels Mounier écrit régulièrement, dans plusieurs intentions à en juger par la dizaine de lettres conservées. Il réconforte son ami dont il respecte le silence sur son épreuve ; il lui apprend que son nom ne fi gure pas sur la liste des 150 ressortissants du Reich réclamés par l’occupant au titre de la convention d’armistice et lui annonce que « [ses] amis de Marseille », c’est-à-dire l’équipe de Varian Fry pour le compte de l’American Restitue Comitee de New York, ont préparé une filière pour l’émigration de sa femme. Il l’informe de ses activités et de ses réflexions, lui demande ses réactions sur la revue qu’il lui fait adresser. Il ne se lasse ni d’expliquer à ce correspondant réticent, ou au moins perplexe, ses raisons de la publier et l’écho positif qu’il en reçoit, ni de solliciter de « Pierre Lenoir » une contribution qui ne viendra pas : réponse à une enquête (« Dieu à l’école » vraisemblablement) en décembre, notes annoncées par Landsberg en mars, étude d’une « notion ambiguë » en avril. La dernière de ces lettres de Mounier sollicite de « [mon] ami Richert le Machiavel, un peu étendu » auquel Landsberg travaille et donne l’adresse à Marseille d’un « très sûr ami » employé à Jeune France (peut-être Roger Leenhardt) en ajoutant : « Je commence à travailler ferme aussi pour la France de 1943, avec tous ceux qui la veulent relevée, belle et forte ». Apprenant la mort de Landsberg, Mounier s’écriera : « Lui et Gosset, ceux mêmes sur qui nous comptions le plus… »

Bernard Comte